SHIN : la chronique de Raphaël Perez. LA COMPETITION !

L ’envie de se mesurer à un autre combattant dans des conditions un peu plus « viriles » qu’au dojo est une sensation que tout pratiquant sincère a ressenti à un moment de sa pratique.

C'est un sentiment normal puisque , le combat étant l'essence du karaté, nous sommes constamment amenés à faire des allers retours entre élaboration technique et vérification pratique.
Cette idée qui peut paraitre une évidence aujourd'hui n’a pas toujours été la règle. La plupart des dojos des premiers temps du karaté ne pratiquaient pas le jyu-kumite (combat « libre ») et en ce sens l’école Uechi s’inscrivait dans la modernité (paradoxalement , puisque c’est aussi l’école la plus proche de l’art de percussion des origines chinoises) en l'introduisant dans son programme.

 

LES INTÉRÊTS MINEURS DE LA COMPÉTITION

Affronter un adversaire déterminé dans des règles où le KO est possible (les règles Uechi-Ryu fédéral le permettent dans une certaine mesure) nécessite de passer dans un mode mental spécifique. Il y a une forme d’appréhension à maitriser. L’esprit ne doit pas s’emballer au risque de perdre tout ce qui a été «appris».
(La notion d’apprentissage est subtile, puisqu’on n’apprend pas vraiment, mais c'est un autre sujet…).

Cette forme de contrôle est une des raisons qui faisait dire aux maitres anciens : « la technique intérieure est supérieure à la technique physique » .
C'est le fameux distinguo SHIN GI TAÏ (esprit-technique-corps). Se contrôler permet donc d’améliorer son efficacité.

L’intérêt de cet aspect de la pratique au niveau de la VOIE martiale, en termes d’amélioration de soi, est par ailleurs évident.

D’autre part, du point de vue strictement technique, le fait d’être confronté à un adversaire dont théoriquement on ignore tout est très intéressant pour la gestion de l’incertitude.

Il est vrai qu’au dojo, du fait de la fréquence des entrainements avec un nombre forcément limité de partenaires, on en arrive souvent, si on n’arrive pas à faire le vide mental, à prévoir par habitude les actions de l’autre et du coup à réussir des « anticipations » qui n'en sont pas , car plus des calculs que des sensations.

 

 

LES RISQUES MAJEURS DE LA COMPÉTITION

Une confiance artificielle

Ceci étant , le contrôle acquis sur le terrain de la compétition doit impérativement être relativisé. Malgré les appréhensions qui peuvent parfois, la veille, troubler le sommeil ou le système digestif (le cerveau du ventre…), l'esprit ressent pertinemment que l’affrontement n’est pas total. L’arbitre est là pour nous protéger d’un « pétage de plomb » éventuel de l’adversaire, dont l'identité est de plus connue, et le tout se déroule devant une assemblée de témoins-spectateurs pour moitié acquise à notre cause. Bref, même si l’affrontement sportif devient sérieux, l’inconscient ne bascule pas (sauf exercices particuliers…) en mode « survie ».

Du coup, le bénéfice à tirer du combat sportif reste tout à fait relatif, et l’on peut en cas d’affrontement réel s’exposer à de graves désillusions quant à notre réaction.
En effet , pour une grande partie, ce sont la peur et la colère qui tuent. Ceux qui comme moi savourent avec plaisir les retransmissions de matches de boxe anglaise (hélas de plus en plus rares…) se rappelleront aisément du type d’anecdotes suivant. Qui n’a pas déjà vu un boxeur expérimenté, de classe mondiale, subir un coup irrégulier, puis réagir énervé en envoyant de grosses « patates » dénuées de technique?

Rappelons-nous aussi le Tyson des débuts, piloté par Cus D’Amato. Calme, n’affrontant même pas le regard de ses adversaires , il était dévastateur. Passé du « coté obscur », il devint beaucoup moins expéditif, devant parfois se résoudre à mordre les oreilles.

 

 

En résumé, dès que l’adversaire sort des règles, notre esprit le ressent , et notre « naturel » s’exprime. Sans avoir pratiqué au dojo dans la bonne direction, avec la bonne posture de l'esprit indiquée par un vrai instructeur (enseigner le karaté ça n'est pas juste transmettre des gestes…) alors on s’expose à être surpris par sa réaction, qui pourrait être, selon les individus, la fuite, l’inhibition totale (regarder les coups arriver…c’est très fréquent) ou une frénésie agressive non controlée pas forcément efficace. Il faut avouer qu’après des années de pratique, se retrouver l’égal d’un débutant parce qu’on en est resté à l’esprit « sportif » serait bien dommage. On en arrive ici à parler du problème des règles.


Un art dénaturé

On définit souvent le style Uechi en décrivant ses spécificités techniques , comme l’utilisation quasi -systématique de la main ouverte, l’attaque aux points dits « vitaux », les techniques circulaires à courte distance (sud de la chine), les frappes courtes, l’attaque dans la défense …
Je dis souvent à mes élèves la phrase suivante : « Rassemblez l’ensemble des règles sportives, UFC compris , prenez ce qui est interdit , et entrainez-vous y consciencieusement. »
Quiconque doute de l’efficacité des frappes dans la nuque ou de l’extrême facilité de toucher les yeux si l'on sait comment s’y prendre ferait mieux d’abandonner la pratique des percussions.
Par conséquent , ce qui caractérise notre style et l’art martial vrai lato sensu, c’est l’ impossibilité de résoudre le paradoxe « combat réaliste mais non-mortel ».
On établit donc toujours le « moins mauvais » règlement.

 


Au passage, il faut cependant noter que les choix qui ont été faits pour notre coupe de France FFKDA sont particulièrement hallucinants.

On a commencé par faire le combat sans gant ! Des décennies de dents cassées en shobu ippon fédéral n’ont apparemment pas suffit à comprendre. (Disqualifié 2 années de suite pour contact soit disant « excessif », mon frère Vincent Perez a remporté cette coupe dès qu’il y a eu des gants. Je l’ai imité deux ans plus tard pour ma première participation AVEC gants…).

Puis on a mis des gants mais imposé la saisie préalable aux percussions, parce les saisies seraient caractéristiques du Uechi ryu. Une saisie est possible mais bien sûr aucunement nécessaire. Il faut d’ailleurs rappeler que le karategi n’est porté que depuis que le créateur du shotokan, maitre Funakoshi , en avait cousu un à la hâte, la veille d’une démonstration au Japon. Avant, on s’ entraînait en « slip », donc pas de saisie de manche…(Ceci permet peut être de brider un escrimeur-pugiliste plus habile…).

De plus, par identification probablement avec ce qui se faisait au niveau mondial, on ne valide, dans les faits, pour les membres supérieurs, que les techniques rectilignes de grande amplitude, avec le cinéma du hikite. Quid alors de toutes les techniques circulaires ou courtes propres au Uechi-Ryu ?

 

 
Et enfin, en guise de « pompon », on a quand même réussi la prouesse de faire cohabiter dans le règlement les 2 phrases suivantes: shotei (paume) au visage = 1 point, mais attaque main ouverte au visage = interdit… « Lol » comme on dit . (Remarquez, ceci permet en cas de paume au visage de se référer à la phrase que l'on préfère, suivant qui a marqué…)

Je referme cette parenthèse en me demandant si un tel règlement sert bien le développement de notre style, et en rappelant le proverbe errare humanum est, perseverare diabolicum.

Quel que soit le règlement , personne ne s’inscrit à une compétition dans le but de perdre. Or gagner nécessite de faire ce qui va être autorisé. Ceci implique donc de s’entrainer au dojo à cette forme d’affrontement spécifique.
Et c'est là que les ennuis commencent.

Pour l’anecdote, lorsque j’ai commencé le Uechi-Ryu, à 23 ans, j’avais déjà conscience de ce que la compétition n’avait rien à voir avec l’art martial. J’avais mis KO un champion du monde d’un autre style que je pratiquais, et je trouvais pourtant mon niveau bien faible. La voie compétitive ne pouvait m’offrir qu’un horizon limité.
C’est pour cela qu’au terme d’une recherche passant par plusieurs disciplines, j’avais choisi de suivre maitre Takemi Takayasu.

 

 
Mais lorsque celui-ci, quelques années plus tard, nous avait annoncé qu'il allait organiser un championnat national, j’avais été très pessimiste.

Bien sûr je comprenais la nécessité d’assurer à notre style une plus grande visibilité, mais dans ma recherche égoïste martiale , cela représentait une prise de risque pour l’avenir de l’authenticité de la pratique. Car en fait, la compétition conditionne la pratique des dojos.
Inconsciemment, par identification, les pratiquants ne s’entrainent plus qu’à ce qui est valide en compétition. C'est le cas même en MMA.

J’ai donc voulu dans un premier temps ne pas participer à ce championnat. Mon sensei me demanda de changer d’avis car selon lui, pour des raisons que je ne souhaite pas évoquer, sans ma participation cela n’aurait pas eu de sens. J’ai donc remporté cette compétition.

A ceux qui étaient venus me féliciter après ma victoire, j’ai répondu que ça n'avait aucune importance. Je ne suis pas sûr que ma réponse ait été comprise à l'époque et j'espère que personne ne l'avait mal pris ou perçu. (J’ avais fait la même réponse à mon sensei lorsqu'il vint à moi s’excuser-c’est un maitre extraordinaire-de mon mauvais classement en kata qu'il considérait une erreur).

 


Ça n'avait aucune importance en effet, parce que , comme le décrivait si bien un sensei espagnol de mes amis, "la compétition c'est du tennis en karategi". Autrement dit, ça n'a rien a voir avec l'art martial.

Hélas, au plus au niveau, même à Okinawa, les maitres ont pour la plupart choisi d’organiser des compétitions sur le modèle de la fédération mondiale. De récentes vidéos d’un Hombu Dojo Uechiryu prises par un ami montrent clairement la pratique quotidienne de combat là-bas: la même que dans un dojo shotokan classique, avec même finalement moins d'expertise puisque moins l'habitude de ce type de travail. Ce que je craignais est donc déjà en place là-bas.
A mon sens , c’est dramatique.

Les combats que j'observais lors de mes premières années au dojo de sensei Takayasu étaient pour le moins..."virils" pour faire court. Et surtout, très variés techniquement. Rien à voir avec la forme lissée sportive. On m'a rapporté que certains prétendaient que j'avais une approche élitiste de la pratique. En fait, c'est le contraire. L'approche sportive avec appauvrissement technique ne s'adresse qu'aux plus doués POUR LE SPORT : les plus rapides, les plus endurants, les plus agressifs, ceux qui ont les bras plus longs...

L'art martial c'est le contraire. Il s'adresse potentiellement à tous. Rappelons nous les mensurations de maître Takayasu...

Mais le piège est très efficace. Une fois admise la forme sportive, plus personne ne la remet en question. Et elle devient la pratique de dojo.

 

 
J’ai assisté il y a quelques temps à un koshukai ( entraînement international avec grand maître).

A part les Katas et techniques de base, la seule approche du combat qui nous ait été proposée fut l'enchaînement kisami-gyaku (gauche-droite sportif en fente avant) , démontré par un jeune champion aux déplacements sautillés... Le tout en 20 heures de stage ! Incroyable ! …

Et pourtant, presque tout le monde n’y voit que du feu. Un sensei haut gradé d’un autre pays, me sentant sceptique devant cette uniformisation des techniques, me dit même : «anyway, a punch is a punch »…

Au secours. On ne tape pas en boxe comme en shotokan, ni en shotokan comme en Uechi-Ryu… Encore faut-il avoir compris comment on tape dans notre style.

A la vue des techniques que j’enseigne en combat , un haut gradé français à même dit (pas en ma présence) que ça n’était « pas du Uechi-Ryu ». Or les techniques qu'il évoquait étaient tirées des katas Le pouvoir de la forme compétitive est très fort…

Il est regrettable à mon sens qu’il y ait une dichotomie entre les bases techniques d’un style et l’exercice du combat. Si dès qu’on se met face à face tout change et que le répertoire disparait, de deux choses l’une: soit ces dites « bases » ne sont pas applicables et le style n’existe donc pas vraiment, soit la forme d’affrontement choisie est inadaptée.

En art martial, la théorie c’est la pratique.

 

 
Valeurs sportives / Valeurs martiales

L'art martial, c'est ne pas perdre. Le sport , c'est gagner. Avec toutes les dérives que cela peut induire: feindre de subir un manque de contrôle (karaté), se rouler par terre (football), se doper (tous les sports)…
Très souvent, contrairement à ce qu’on raconte communément , la logique sportive encourage l’agressivité et n’est pas vraiment reliée à un système de valeurs.
Il est bien sûr possible d’échapper à cette logique , mais globalement, le sport c'est le spectacle, et se donner en spectacle augmente l’ego. C’est en gros la démarche inverse de la voie martiale.
Pour qu’ils en ressentent les limites, j’ai fait participer mes élèves enfants à des compétitions fédérales. Comme les ficelles en sont assez simples, nous avons remporté plusieurs médailles d’or à Paris. Mais ils ont vite été confrontés aux vices inhérents à cette pratique. Beaucoup d’enfants y avaient en effet déjà appris à simuler (faire semblant d’avoir marqué ou d’avoir encaissé). C’est comme si la pratique du karaté en compétition avait « chié dans leur source pure » comme dirait l’autre…

Sans compter les variations d’arbitrage suivant les copinages (un élève a même fini deuxième… sans avoir jamais perdu, et derrière un enfant qu'il avait battu !…) Certains gamins ont réussi à comprendre les limites de la compétition et leur pratique leur est restée agréable. D’autres ont carrément abandonné. Car les enfants plus encore que les adultes sont sensibles a l’injustice. D’autres enfin ont commencé à calquer leur kumite sur le règlement (« Mais ça ils ne le comptent pas Senseï !») j’ai alors décidé de les préserver en cessant nos participations . J'ai perdu pas mal d’adhérents, surtout du fait des parents réclamant plus de « compet' »…


CONCLUSION

A la lecture des nombreuses critiques formulées dans cette chronique , on pourrait être tenté de ne retenir que le négatif.
On pourrait également relever une apparente contradiction puisque mon frère et moi avons tous 2 participé assez récemment à la coupe de France fédérale. Pour lui comme pour moi, ce ne fut que pour rendre hommage à l’enseignement de notre Senseï pour des détails quant à l’organisation de cette coupe que je n’évoquerai pas car les polémiques sont peu intéressantes.

Toujours est-il que tout est une question de point de départ.
C’est un peu le fameux « connais-toi toi-même ».

La compétition peut représenter une étape intéressante de la pratique si l’on prends garde de ne pas tomber dans ses pièges.
On ne doit pas réellement transformer son entrainement pour coller au règlement; on doit choisir dans son répertoire ce qui sera permis. C’est très différent.
Et quoiqu’il advienne, il faut rester conscient du fait que ça n’est qu’un jeu.

Mais il faut aussi se méfier de cette attitude d’évitement faussement traditionaliste qu’ont certains pratiquants qui n’ont jamais participé à une compétition combat d’aucune sorte.
Ce sont souvent les mêmes qui fuient l’exercice du combat au dojo ou qui s’y adonnent d’une manière symbolique. On les retrouve souvent en compétition kata (une aberration, j’en reparlerai).
Ceux qui fuient la compétition par peur (des coups, du ridicule…) devraient s’interroger.
La réponse est en eux.

Ceci m’amène à évoquer le sujet de la prochaine chronique: la tradition.

Commentaires  

#4 biche christian 01-09-2014 14:48
Beaucoup de pratiquant arrivé à un certain niveau se prenne pour " Dieu le père"!
une analyse reste une analyse.

L'analyse vient du mental donc la pratique de celui qui analyse reste également dans le mental.ce qui veut dire que le mental est étroitement lié à l'égo et que bien évidemment le pratiquant ne reste qu'au niveau de l'égo !

Pratiquer sans juger est la vraie pratique martiale !
#3 Gennie 03-06-2014 09:16

I like reading an article that can make people think.
Also, thank you for allowing me to comment!
#2 Jean pierrre millet 25-05-2014 03:47

Cela correspond à ce que je ressens aussi.

Mon souci a souvent été de vivre une technique Uechi du kata en mode combat réaliste. Trop souvent on oublie le Uechi en combat pour passer à un style de boxe bâtard souvent navrant, ceintures noires comprises.

Un jour j'avais été content de gagner une petite médaille en compet. Le lendemain à la maison, elle m'est apparue comme elle était: un simple et banal morceau de métal, prix de litres de sueur. Tout est dit.
#1 Votre reporter 23-05-2014 20:16

Très belle chronique.

Je me souviens de mes premières compétitions en karaté wado-Ryu, j'avais 16 ans, la boule au ventre la veille ... J'ai même été champion d'Île-de-France Combat... comme quoi les règles peuvent servir lorsque l'on sautille tout le temps et que l'Uraken pouvait encore surprendre (et en plus je courais vite à l'époque !)

Avec l'âge, on prend conscience que la compétition en karaté sportif, avec ses règles, ne peut être qu'un leurre mais il faut certainement passer par cette étape. Il faut prendre la compétition pour ce qu'elle est.

Apprendre, apprendre et toujours apprendre : " plus je sais, moins je sais ... "

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